lundi 23 mars 2009

Démolition

Sur 24 City de Jia Zhang-Ke (Chine, 2008)

En ce moment, de nombreux films essaient de subvertir la frontière entre documentaire et fiction, frontière floue dont certains pensent qu’elle n’existe pas. Ce n’est pas mon avis, j’ai un critère simple : ce qui est filmé dans un documentaire est unique et ne peut pas se répéter, comme on le fait avec des acteurs qui jouent une fiction. Je sais bien qu’on peut contester une telle distinction, ne serait-ce que parce qu’une prise de vue avec un acteur est aussi unique à chaque fois et que si on fait un documentaire sur l’express qui rentre à la gare de La Ciotat, on peut le filmer tous les jours presque à l’identique si on veut. Mais c’est une question de cadre préalable : la non répétition posée en principe de départ du documentaire, surtout lorsqu’il s’agit d’entretiens. On sait qu’on ne pourra pas recommencer et qu’on intègrera l’inattendu.
Comment brouiller cette frontière ? On peut maquiller le documentaire en le « recopiant » par exemple dans Redacted de Brian de Palma, le réalisateur a fait rejouer par des acteurs des scènes filmées, prises sur internet, pour des raisons de droit à l’image. La non reconnaissance des personnages est aussi une des raisons, mais pas du tout la seule, du choix de l’animation par Ari Folman dans Valse avec Bachir. Dans Z32 de Moghrabi, le réalisateur a anonymisé le visage du soldat avec un masque numérique changeant et travaille sur la levée possible de celui-ci.
Dans Still Life, Jia Zhang-Ke avait posé une fiction minimaliste sur le documentaire de la construction d’un grand barrage en Chine et de la destruction qui en résultait.
Dans City 24, composé de huit entretiens, il mélange les interviews de « vrais » ouvriers de la vieille usine d’armement militaire 420 de Chengdu que le gouvernement est en train de démembrer et de « faux » ouvriers qui sont des acteurs disant un texte. Il n’y a pas que des ouvriers d’ailleurs, mais leurs enfants et leurs parents qui sont évoqués. Il intercale leurs photos, seuls et en groupe, entre les interviews, comme si elles étaient déjà des photos du passé ainsi que d’autres plans, textuels, comme des cartons de films muets, où s’inscrit soit le titre de la séquence soit un poème chinois ou de Yeats. Lorsqu’on regarde le film en sachant qu’y existe ce mélange docu/fiction, on note les coupures vives dans les parties documentaires, l’aisance aussi des acteurs par rapport aux interviewés plus pudiques. Un détail m’a paru amusant après-coup : racontant le film à quelqu’un, ne me sont revenues que les histoires contées par les acteurs, qui sont des actrices d’ailleurs, et qui étaient des intrigues plutôt romanesques. La belle jeune fille venue de Shanghai qui ressemble à l’héroïne d’un mélo connu, qui ne s’est jamais mariée mais est tombée amoureuse de la photo d’un aviateur mort à cause d’une défaillance technique de l’avion - photo montrée à des fins d’édification et de culpabilisation de la masse ouvrière ; la jeune mère déportée du sud par bateau pour travailler à l’usine qui a perdu son enfant à une escale mais a dû remonter sur le bateau sans lui parce qu’elle ne s’appartenait plus mais s’était « engagée » vis-à-vis de l’armée ; la jeune femme qui a renié ses parents ouvriers et s’enrichit en faisant du commerce mais qui a un coup au cœur en allant chercher un jour sa mère qui travaille comme une esclave à la chaîne et décide de leur offrir un appartement dans 24 City, complexe résidentiel luxueux qui remplacera l’usine rasée (sauf quelques vestiges-musées qui témoigneront du passé), etc. Pourtant les entretiens véritables sont touchants et frappants, comme cet ouvrier qui retrouve devant la caméra son contremaître de l’usine, devenu sénile, qui a été un peu comme son maître de sagesse parce qu’il lui a appris comment supporter l’inévitable. Mais je ne les ai pas mémorisés de la même façon : la narration d’une intrigue imaginée, probablement parce qu’elle évoque de vieilles fantaisies quelque peu universelles, frappe l’imagination du spectateur plus que la banalité du quotidien, si tragique soit-elle. Finalement le poids de la fiction l’emporterait donc sur le réel. Non sans un effet corrélatif : comme les images sont numériques et extrêmement formelles, un peu comme ces affiches propagandistes que l’on voit en Chine et qui sont notamment appliquées sur les palissades cachant les chantiers de démolition (on voyait cela à Pékin l’année avant les jeux olympiques quand ils rénovaient à toute allure la ville en supprimant les vieux quartiers), tout le film se teint d’une certaine irréalité. L’effet, paradoxal et réussi, est que tout apparaît sous une lumière trop crue qui fait apparaître le destin des personnages sous un jour particulièrement triste : déportés et séparés de leur famille pour travailler, enrichis au moment de la guerre du Vietnam et appauvris lorsque l’usine d’armes tourne moins, puis dans le dénuement lorsqu’elle est déficitaire.
Les images de démolition qui scandent le film comme un refrain sont la métaphore de leurs destins, déjà bouclés. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux de leurs enfants qui ont refusé de suivre la voie de leurs parents à l’usine, qui leur ont désobéi, souvent pour suivre la vague du capitalisme naissant que leurs parents ne pouvaient prévoir. Finalement, on n’allait pas travailler à l’usine 420, comme on se l’imagine ici, lorsqu’on se croit dans le « libre » marché du travail, mais on appartenait à l’usine, corps et âme, avec famille et amis, un peu comme les mineurs appartenaient à « leur » mine de charbon dans le nord de la France, encore au siècle dernier.

Aglaé, le 23 mas 2009

dimanche 15 mars 2009

Le coup de pouce donné au destin

Sur Casimir et Caroline, d’Odon von Horvàth, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota

Ecrite en 1932 sur fond de grande dépression et de montée du nazisme, cette pièce dont le cadre est la fête de la bière de 1928 à Münich reflète l’ambiance sociale d’aujourd’hui, mais vue depuis le passé, et quel passé ! Où l’on entend bruisser, à travers le brouillage des classes sociales, artificiellement mêlées par la fête et l’alcool mais dont la disparité fait l’intrigue de la pièce, l’annonce terrifiante de ce qui est à venir, entre chômage, précarité et antisémitisme.
Casimir et Caroline sont fiancés, contre la volonté de ses parents à elle qui la verraient bien casée avec un fonctionnaire. Il est chauffeur, elle est vendeuse. Il vient de se faire licencier, demain c’est le chômage, ce soir c’est la fête, la dernière. Fataliste, Casimir pense qu’un homme au chômage est automatiquement plaqué par sa compagne, Caroline, au contraire, qu’une fille bien ne laisse pas tomber son homme dans le malheur. Triste malentendu. Casimir creuse son malheur : il pousse Caroline à le quitter dès le départ, persuadé de l’inéluctabilité de son destin : « nous sommes devenus pesants l’un à l’autre ». Caroline, qui en est fâchée, refuse ce sombre verdict. Elle veut juste manger une glace et faire un tour de manège, et comme Casimir ne peut pas le lui offrir, elle l’accepte d’un passant qui l’aborde, un tailleur, mais juste un tour de montagnes russes, cela ne change rien à ses sentiments, n’est-ce pas ? sauf qu’elle ment à Casimir qui se bute et c’est l’engrenage. A la fin, elle partira avec ce tailleur qui conviendra mieux à ses parents, forcément, après avoir essayé de séduire un grand patron qui l’insulte. Casimir s’enfonce dans la petite délinquance avec un vieux copain qui se retrouve en taule où il crèvera sûrement de la tuberculose. Casimir recueille la copine de son ami. Comme Caroline avec Casimir mais plus cyniquement, elle laisse tomber froidement le prisonnier qui l’a d’ailleurs humiliée peu avant.
La pièce montre qu’un malheur imposé entraine un autre malheur, volontaire cette fois, et qu’on fabrique son destin avec son surmoi qui pousse au crime (elle à satisfaire sa petite jouissance au moment où tout sera forcément mal interprété par lui ; lui à provoquer le destin qu’il redoute en le défiant). Avant qu’elle ait donné le moindre signe de désertion, d’une façon suicidaire, Casimir avait déjà expulsé Caroline, sentant qu’il ne l’avait plus à l’intérieur de lui, qu’il l’avait perdue et qu’il était dangeureusement vide, délesté de cet amour.
La mise en scène, inspirée des films expressionnistes (ou du Troisième homme, avec les scènes au Prater de Vienne ?) montre que les couples sont interchangeables en intercalant des scènes à deux extraites d’autres pièces de l’auteur. Leurs problématiques se croisent comme s’ils étaient des types plus que des individus ou du moins des sujets entièrement déterminés par les conditions de leur milieu. Mais ce schématisme social est heureusement et finement corrigé par l’idée que chacun donne un petit coup de pouce au destin, en suivant sa pente, inexorablement entrainé par sa jouissance.
Le texte, adapté et traduit par François Regnault est remarquable, avec des expressions d’aujourd’hui qui tombent à pic. Sylvie Testud est une Caroline au ton juste, mais son partenaire, comme les autres acteurs, ont tendance à crier alors qu’on s’attendait à ce « fondu-enchaîné » qui était annoncé dans le programme. Il y a toujours une vingtaine d’acteurs sur la scène qui ne jouent pas suffisamment ensemble, surtout lors des scènes de chant et de danse qui sont parfois trop caricaturales : comme un Français qui s’imaginerait la lourdeur des Allemands avinés à la fête de la bière, un peu cliché tout de même…

Aglaé, le 15 mars 2009.

lundi 2 mars 2009

Danse macabre

Sur Tony Manero, Pablo Lorrain (Chili, 2008)

Ce film impressionnant m’a laissée sur une impression mitigée et des questions.
Le héros du film, Raul, 52 ans, magistralement interprété par Alfredo Castro, est un danseur de tango sur le retour qui s’est pris de passion pour Tony Manero, le héros de La fièvre du samedi soir joué par Travolta qui vient d’enflammer l’Amérique. On est à Santiago en 79, sous Pinochet, le dictateur aux yeux bleus, apprend-on dans le film. Passion est d’ailleurs un mot faible, Raul est littéralement aspiré par l’image de son idole, qu’il différencie de celle de Travolta : le jour où on déprogramme « son » film pour en mettre à la place un autre du même Travolta, il assassine froidement le projectionniste et part avec les bobines de son film fétiche. Raul a vu qu’on organisait un concours de sosies de Tony Manero à la télé locale et s’est inscrit, mais il s’est trompé : ce jour-là, c’était Chuck Norris ! Il a donc une semaine de plus pour préparer sa prestation, ce qu’il fait dans un bar de banlieue où il donne un spectacle d’imitation avec une « troupe » composée de la propriétaire, de sa maîtresse, de la fille de celle-ci et d’un jeune homme. Le film nous fait partager cette semaine de transe avec lui, la caméra le suivant partout, traquant son intimité et filmant son corps d’une façon intrusive, en un portrait style documentaire, parfois un peu flou, comme s’il était tourné sur le vif.
Raul a une monomanie au sens de la psychiatrie d’Esquirol, il ne supporte aucun obstacle à son idée fixe : réaliser l’image de Tony sur l’écran. C’est en « ça » que consiste son métier, dit-il avec sérieux. Il apprend même les paroles du film qu’il répète dans la vie. Lorsqu’on le contrarie, il tue. Il a décidé d’avoir une scène illuminée par en dessous comme dans le film, mais le verre nécessaire coûte trop cher. Il tue une vieille dame pour lui voler sa télé et sa montre et les revendre ; il assassine finalement, après d’autres essais, le vendeur de verre qui refuse de tout lui céder à un bon prix. C’est donc un sérial killer mais qui, comme tel, n’est pas vraiment crédible, parce que, dans la réalité, les crimes en série ne sont pas ordonnés à un but conscient aussi massif et visible, même lorsqu’ils sont crapuleux. Il existe en général une sorte de matrice imaginaire inconsciente qui aimante la pulsion et déclenche l’acte. Dans le cas de Raul c’est simple, tout obstacle est à éliminer, tout moyen est bon à utiliser, et il est prêt à tout comme un pantin branché sur une image qui le téléguide, celle de Tony. Les détails du film le montrent : élimination des rivaux, copie à la lettre et anxieuse du costume de T. M. avec le nombre exact de boutons sur la braguette, etc.
De plus, sa fermeture aux autres et son admiration exclusive pour Tony le rendent attirant comme une sorte de phallus pour les femmes qui s’empressent autour de lui, bien qu’il soit impuissant, laid et antipathique. Elles acceptent tous ses souhaits sexuels – rien de bien original – comme s’il était un chef de secte et sa maîtresse va jusqu’à dénoncer sa fille qui distribue des tracts anti-Pinochet parce qu’elle s’est masturbée avec lui.
En fait, le film est comme un remake caricatural de La fièvre du samedi soir : après ça, il sera difficile de se pâmer en regardant danser Travolta ! Et ce rapport de doublure est homologique au rapport du Chili de l’époque à l’Amérique du Nord. Les paillettes de l’une deviennent sanglantes dans l’autre. Raul en est l’emblème dans son aliénation à son idole unique qui le pousse au meurtre sans limite. Dans ce Chili, la police tue pour un tract mais laisse impunis les crimes les plus sordides, comme ceux de Raul, qui n’a aucune conscience politique. Il est bien au contraire complice du fascisme : il ne bronche pas et se précipite à son concours télé pendant qu’on arrête la fille de sa maîtresse.
Il est vrai que la dictature peut ne laisser d’autre perspective aux plus démunis que de se mouler dans une norme toute faite ou de coller à un modèle dérisoire. C’est un effet secondaire, certes important mais pas une cause. Et ils ne tuent pas forcément pour autant. J’ai été gênée par le fait de plaquer le fascisme de Pinochet sur la folie meurtrière d’une figure schizophrénique comme celle de Raul. Cet amalgame tombe mal en France aujourd’hui où on nous présente les schizophrènes comme des meurtriers potentiels qu’il faut parquer à vie comme des animaux dangereux. N’est-il pas problématique de conforter un tel cliché, même si c’est pour de bonnes raisons idéologiques ? Et politiquement, je ferai un autre reproche au film qui est dû à son côté allégorique : est-il raisonnable de montrer le fascisme comme une sorte de comédie sinistre ? La dictature n’est-elle pas plutôt à interroger dans ces personnages de policiers qui viennent « interroger » les dissidents ou dans les classes dirigeantes et riches du pays qui y ont activement collaboré ?

Aglaé,le 2 mars 2009

lundi 9 février 2009

week end à Cologne

Promenade à Cologne

« Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn. »

Heinrich Heine, die Lorelei, 1823.

Samedi, lors d’une journée franco-allemande sur « Psychanalyse et littérature » à Cologne, j’ai parlé du « surmoi culturel » chez Freud ("Le malaise dans la culture", 1929) en commentant des passages du livre de Jonathan Littell, "Les Bienveillantes". Une psychanalyste française qui assistait au colloque en fut légèrement choquée. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas la même position que moi : nous, les Français, disait-elle, ne devrions pas parler de « ça » aux Allemands, on leur avait déjà tellement mis la Shoah sur le dos. Surtout lorsqu’on a des liens personnels avec des Allemands (c’était son cas et supposait-elle, aussi le mien)…
Je suis restée perplexe, et pas seulement parce que je ne voyais pas en quoi les Français seraient mis hors-jeu de la Shoah : n’ont-ils pas largement accepté Pétain ? Un « surmoi culturel » qui pèse encore, à mon avis, lourdement sur l’esprit politique français contemporain.
Ce jour-là, personne ne s’était concerté sur les thèmes littéraires choisis par chacun et il y avait des intervenants allemands, français, luxembourgeois et autrichiens. Or qu’ont-ils donc choisi de commenter ? La correspondance Celan-Bachmann, Perec et la place à donner dans son œuvre à la perte de sa mère, Littell, Duras (qui a accepté d’écrire le scénario de Hiroshima mon amour parce que Resnais avait fait « Nuit et brouillard »), Walser… Sauf une intervention, toutes avaient donc un rapport fort avec les suites de la Shoah, comme si nous étions, à notre insu, toujours occupés par la problématique adornienne non seulement de la poésie écrite après Auschwitz mais aussi de la critique littéraire après la Shoah. Je crois que nos choix ne convergeaient pas par hasard, mais relevaient du symptôme, soit de « ce qui ne cesse pas », de la nécessité.
Me promenant ensuite à pied dans Cologne, majestueuse au bord du Rhin, que je ne connaissais pas, je remarquais les vieux quartiers, rares, qui n’avaient pas été détruits par les bombardements. Leur restauration était très visible : une maison Jugendstil était encadrée par des immeubles modernes, qui reprenaient des éléments de la forme de sa façade afin d’établir une sorte de continuité architecturale dans la rue, mais qui dataient ostensiblement des années 50. On n’avait pas gommé la destruction et ses conséquences en imitant à la lettre ce qui était là, avant 1942. Ce n’était pas une restauration à l’identique, qui efface l’entre-deux et qui est factice. L’étendue de la destruction n’en apparaissait que plus mes yeux, comme si elle avait été surlignée.
Dans l’immense cathédrale, j’ai pris un tract sur une haute pile à l’entrée. Il ne s’agissait pas de chants religieux pour la messe mais d’une interview du cardinal Meisner, ancien archevêque de Cologne et redoutable fondamentaliste, qui tentait d’expliquer de son mieux la décision récente du pape Benoit XVI de lever l’excommunication de quatre évêques dont un négationniste. On sait que cette étrange largesse du pape a du mal à passer, notamment en Allemagne…
Finalement, nous ne nous étions pas concertés mais notre symptôme commun franco-allemand tombait à pic, ce samedi, à ce colloque. Lacan écrivait en 1967 : « Je n’insiste pas : évoquer les camps, c’est grave, quelqu’un a cru devoir nous le dire. Et ne pas les évoquer ? »

Aglaé, lundi 9 février 2009

lundi 2 février 2009

Hamlet-Parano

Hamlet-parano
Sur le « Hamlet » mis en scène aux Gémeaux par Ostermeier

La folie d’Hamlet est une des énigmes de la pièce de Shakespeare.
On peut repérer trois niveaux de la « folie » : sa stratégie délibérée de « to put an antic disposition on » ( se revêtir du masque du bouffon, I, 5) afin de pouvoir mener à bien son dessein de vengeance, d’où tous ses jeux de mots si provocateurs et réjouissants ; le désarroi et le remaniement subjectif causés par la visite du spectre et les ordres contradictoires qu’il lui donne, dont on voit l’effet dépersonnalisant lors de la visite du prince, plusieurs semaines après, à Ophélie (II, 1) et qui n’est pas de comédie. On peut suivre les étapes de ce désarroi jusqu’à la scène des fossoyeurs qui le remet en selle et la fin de la pièce ; enfin, une « nature » mélancolique au sens de l’époque (soit une théorie des humeurs) qui s’exprime dans une aspiration répétitive à la mort, comme lors de « to be or not to be », qui est présente du début à la fin de la pièce. C’est ce fond triste, de lui-même connu, qui fait douter Hamlet de la vérité de ce que lui dit le spectre, parce que sa mélancolie, il le sait, le prédispose à la crédulité envers le diable. La folie d’Hamlet est une énigme pour tous les personnages qui proposent chacun leur théorie : Polonius, le délire d’amour ; les fourbes Guildenstern et Rosenkrantz, l’ambition parce qu’on l’a évincé du trône ; la reine, une folie cyclique accentuée par son remariage incestueux et précoce. Cette complexité, à la fois pour les personnages et pour le spectateur qui y est de fait plongé, est un des points forts de la pièce.
Dans tout cela, il n’y a pas la moindre « paranoïa », soit persécution imaginaire ou théorie du complot, vis-à-vis de Claudius ni de quiconque : Hamlet est effectivement en danger de mort. Le roi veut s’en débarrasser parce qu’il est potentiellement dangereux du fait qu’il lui a volé son trône ; Polonius est au service du roi et l’espionne, Ophélie, bêtement soumise à son père, La reine, paumée, à son mari, se prêtent aussi à ces manigances destinées à le surveiller, en fait à l’éliminer. Décrire cette complexité et la cour de Danemark comme "le labyrinthe de la paranoïa" de Hamlet a donc de quoi surprendre par son univocité : « seul être scrupuleux dans un système qui ne l’est pas, Hamlet scellera ainsi son tombeau », lit-on sur le programme. Cela force le texte, dûment aplati, désossé, douloureusement privé de tous ses Wit, à rentrer sous les fourches caudines d’une adaptation ad hoc, qui devient bêtement manichéenne : pour éduquer politiquement le spectateur, il faut lui montrer que l’innocent devient forcément fou dans un monde corrompu, avant d’en être éliminé. Le mal rendrait donc fou ! Si c’était vrai, cela se saurait : beaucoup d’ex-innocents se portent très bien au pouvoir et y prospèrent en toute lucidité. N’aurait-il pas mieux valu, si l’on veut à tout pris non pas éduquer (cette plate pédagogie est-elle le but du théâtre ?), mais troubler et laisser le spectateur se mesurer seul aux redoutables détours du verbe shakespearien sur le pouvoir, toujours sombrement actuels ?
Ostermeier a de fortes idées scénographiques : la première scène, inventée, est superbe. Elle condense le vers « les rôtis des funérailles ont été servis froids à la table des noces » (I, 2) et l’idée, empruntée peut-être à Heiner Müller, « je salis les lambeaux de ta robe de mariée avec la terre que mon père est devenue ». Elle plante le décor de la pièce, entre le tombeau boueux d’un cadavre paternel qu’Hamlet a du mal à enterrer et une table de banquet où siègent les « officiels » du pouvoir. La scène de la mort d’Ophélie, étouffée sous un plastique transparent, est tellement réaliste qu’elle en est génialement angoissante. Le spectre, image en surimpression du visage du roi et d’une tête de mort, est visuellement saisissant. Polonius, engueulant sa fille amoureuse comme un barbon, fait surgir la facette violente d’un courtisan qui a toujours l’air doucereux et effacé. Enfin, le doublet Gertrude/Ophélie permet de pivoter de scène en scène par un simple changement de coiffure, d’une façon qui met en relief la relation de subordination entre les deux femmes pour Hamlet. Il y a d’autres détails heureux, mais aussi, hélas, beaucoup de forçages interprétatifs et de longueurs liées à l’invraisemblance du parti pris par rapport au texte de départ. Et cet Hamlet bouffonnant et vociférant ne gagne-t-il pas en ventre (postiche) ce qu’il perd en esprit ?
N’aurait-il pas mieux valu, plutôt qu’une médiocre adaptation, oser une véritable création, comme le fit justement Heiner Müller en 1979, un « Hamlet-parano », où les auteurs (Ostermeier et von Mayenburg) auraient inventé un nouveau texte inspiré par le mythe et l’auraient mis en scène d’une façon beaucoup plus forte ? Ainsi faisaient les tragédiens antiques, reprenant indéfiniment les mêmes pièces. Hamlet est plus ancien qu’Œdipe, après tout… Et Shakespeare l’a réécrit après bien d’autres, pourquoi donc ne pas continuer?

Aglaé, le 2 février 2009.

lundi 26 janvier 2009

Il Divo ou l’abstraction du pouvoir

Il Divo (2008) de Paolo Sorrentino

Il marche à tout petits pas chez lui dans un couloir, toute la nuit, en attendant un verdict (sera-t-il jugé ou jouira-t-il de l’impunité parlementaire ?). Il marche à petits pas dans la rue, protégé par des gardes qui ont l’air de vouloir massacrer tout le monde dans la rue déserte. Il marche à petits pas, traversant le hall du Conseil dont il est le président, il croise un chat persan aux yeux dissymétriques, tape dans ses mains pour faire bouger l’animal qui ne bronche pas, il recommence jusqu’à ce que l’autre cède.
Le film de Paolo Sorrentino marche lui aussi à tout petits pas, traçant un portrait assez écrasant de « il Divo », alias Giulio Andreotti, sept fois président du Conseil et plusieurs fois ministre, soupçonné de complicité criminelle avec la maffia, jugé et acquitté faute de preuves malgré des témoignages concordants. Toni Servilio (Andreotti), incroyable acteur que j’avais vu la semaine dernière, complètement autre et très drôle, dans Goldoni, est emplâtré, tassé, les oreilles couchées, affreux comme un Richard III. Comme Sokhourov avec Hiro Hito (Le soleil) ou Hitler (Moloch) – Je n’ai pas vu Taurus sur Lénine -, le cinéaste, Paolo Sorrentino, entre dans l’intimité de son héros puisque le film suit le fil d’une « confession » à un prêtre, tout en la démentant par des flash back en incise. Mais on reste à l’extérieur (alors qu’on voyait les hallucinations ou les rêves de Hiro Hito) et on ne voit rien : cet homme a-t-il une intimité ? Oui, sans doute, mais elle ne présente aucune différence avec sa vie publique. Il est toujours le même, cadavérique, un peu bossu, marchant à petits pas, comme le film qui est souvent irritant, mais réussi peut-être à cause de notre impatience d’en savoir plus qui sera déçue. Il a une femme, il a été platement amoureux en secret d’une autre, il aime les pâtes, il n’a aucun des vices prêtés au pouvoir : pas de villa de luxe, pas de yacht, pas d’amour de l’argent ni du sexe ni du jeu. Le côté tape-à-l’œil, « bling-bling » du pouvoir ne l’intéresse pas. Sa passion du pouvoir, dont on est absolument convaincu, est celle d’un pur concept, d’une froide abstraction.
Le film montre des morts brutales, des « suicides », des explosions de voiture, mais très rapidement, comme des instantanés qui ne touchent pas le spectateur, trop irréelles : cette violence, scandée par de la « House music » de Cassius, est déconnectée d’Andreotti. Le pouvoir et la violence ne se touchent jamais. D’ailleurs, il Divo ne touche jamais les autres corps (sa femme lui serre une fois le bras, avec une très lente et prudente approche), mais décroche seulement ses trois téléphones. Il y a juste une scène où le rapprochement se fait entre un cheval qu’il encourage de la voix aux courses et, en alternance, la tête d’un tueur qu’on devine en train d’officier sur son ordre. Il a une bande d’hommes, improbable, où tous sont ridicules, pathétiques, de toutes les professions (médecin, prêtre, flic, juge…), dangereux, prêts à tout. Eux, ils avancent à grands pas, comme les cow boy d’un western spaghetti, marchant de front à sa rencontre dans la cour du Conseil.
Tout passe donc par l’argent (qu’il promet, distribue, mais dont il ne jouit pas) et surtout par la parole, celles qu’on n’entend pas mais qu’on devine définitives, et d’autres, publiques ou privées – ce sont les mêmes -, de petites réponses qui se veulent spirituelles : « Dieu ne vote pas mais les prêtres si », rétorque-t-il au curé à qui il veut se confier, qui lui fait remarquer que certains préfèrent parler à Dieu. Il a une obsession unique. On voit lorsque le film progresse, toujours à petits pas, qu’il existe un système appuyé sur une idée unique, répétée, qui s’impose à lui. Le mal ne serait fait que pour maintenir le bien, une bien vieille histoire. On est un peu déçu : c’est trop simpliste, ou alors paranoïaque (et même, dans la vie, la paranoïa est plus compliquée). Mais cette conviction, et le fait de ne jamais rien laisser filtrer, de ne jamais se dévoiler devant personne, le sauve peut-être, et de la prison et de lui-même (il a quelques migraines qu’il soigne avec un médicament retiré de la vente dont il ordonne qu’il soit officiellement autorisé à nouveau). Sa femme, qui dit le connaître (pour avoir toujours été à son côté – à prendre littéralement) ne l’épargne pas, une fois qu’il est tiré d’affaire : « Tu passes pour un être intelligent, cultivé (la seule chose qui l’a touché est qu’on lui retire son titre de docteur honoris causa), lui rétorque-t-elle à peu près, lorsqu’il prétend lui apprendre la recette des pâtes à la matriciana, mais tu ne sais faire que des petites phrases, des répliques ». Tout est superficiel et il n’y a rien sous la surface.
On ne saura pas son rôle dans la mort d’Aldo Moro, on ne saura pas grand-chose de rien finalement. Confessé, déchiffré, jugé, acquitté, Andreotti reste une énigme. Il est faux que tout finisse par se savoir : le film nous enlève cette illusion.


Aglaé, lundi 26 janvier 2008

jeudi 22 janvier 2009

La crise : "Je me sens enfin comme tout le monde".

J’ai un ami, H., un homme solitaire qui passe ses loisirs, nombreux, sur un site de rencontre, mais pas de ceux où prédomine le sexe, un site un peu littéraire, où on cherche l’âme sœur ou plutôt les âmes sœurs parce que, n’en déplaise à Platon et son mythe d’Aristophane, il n’y a aucune raison qu’il n’en existe qu’une. En attendant La rencontre, on bavarde, on s’écrit, on se devine, on jouit par anticipation. Mais souvent, hélas, la rencontre n’a pas lieu. Après celui de la voix, au téléphone, il faut passer le test de la photo, souvent désastreux d’un côté ou de l’autre, surtout qu’on a évidemment menti sur son âge (de façon vraisemblable cependant, pas plus de dix ans). Un jour, je lui avais demandé pourquoi ne pas plutôt se rencontrer directement après les préliminaires épistolaires, lui confiant que la photo me semblait scandaleusement inégalitaire : n’y-a-t-il pas des gens moches qui sont très photogéniques ? Quelle déception après, si on s’est épris de la photo ! En plus, avec Photoshop, les habiles font disparaître tous leurs défauts… La photo encourage donc la triche. Le regard, lui, ne trompe pas, en un clin d’œil on sait si la personne nous plaît ou pas. En plus, en une seule entrevue, on confirme que la voix nous émeut, que le discours spontané est à la hauteur des écrits antérieurs… Mon intervention l’avait consterné. Et mon souci d’efficacité lui semblait désastreusement pragmatique : visiblement j’étais insensible aux délices d’un rituel immuable et aux charmes d’un plan minutieusement programmé… Je n’ai pas insisté.
Lorsque je l’ai rencontré, hier soir, il m’a confié qu’il était endetté jusqu’au cou, à hauteur de la valeur de sa maison, totalement hypothéquée, ce qui m’a semblé abyssal. Il aurait d’ailleurs souhaité un petit prêt que je me sentais peu enthousiaste à lui octroyer, puisqu’il avait cru bon de me confier que le précédent, accordé par une femme généreuse, rencontrée virtuellement, l’avait conduit à s’endetter à nouveau auprès de sa banque pour la rembourser (et, en plus, cette relation virtuelle s’était fracassée d’emblée sur ces soucis triviaux d’argent).
Je lui trouvais une mine excellente malgré ces mauvaises nouvelles financières, et lui en fis compliment. En fait, après les vacances de Noël, il avait été souffrant et n’était pas allé au travail pendant deux semaines (en tout, ça en faisait quatre de congé), ce qui lui avait permis d’avancer de nouveaux projets de rencontre amoureuse sur son site. Mais, oui, ajouta-t-il pensivement, c’était vrai qu’il se sentait beaucoup mieux… probablement à cause de la crise économique. Surprise par cette réaction inattendue à ce qui préoccupe douloureusement tant de gens sur la planète, je voulus savoir pourquoi : « Je me sens enfin comme tout le monde, puisque tous, y compris des gens qui épargnent et n’ont rien dépensé, sont maintenant appauvris et endettés, alors ça me soulage, ça m’enlève un poids… ma culpabilité… On est tous dans le même sac, maintenant, pour la première fois de ma vie, je fais partie d’un ensemble. »
Sur le coup, j’ai été soufflée que la crise ait un tel effet thérapeutique sur H., puis me sont revenus des propos de Freud : beaucoup de névroses sont guéries par des catastrophes, comme les guerres, donc les crises économiques doivent avoir aussi cette fonction curative (enfin, il y a quand même quelques suicides liés à des faillites). C’est comme le soulagement procuré par un deuil collectif : on n’est plus tout seul à souffrir d’une perte, on la partage, ce qui console.
De plus, si H. disait que sa culpabilité était amoindrie, c’est que son surmoi le laissait en paix. On connaît les paradoxes du surmoi, instance foncièrement amorale dont l’existence fait froid dans le dos. Il ne récompense pas le mérite, bien au contraire : plus on est vertueux, plus il se renforce férocement ; plus on est malheureux, plus il en rajoute et se déchaîne avec méchanceté. Ce qui arrivait à H. pouvait alors s’interpréter avec ce dernier point : il était désormais moins malheureux que d’autres puisque, certes, il n’avait plus d’argent et s’était endetté, mais au moins, à leur différence, il en avait joui en le dépensant, lui. Ainsi, la crise nivelait, abolissait la différence entre les cigales et les fourmis. Le malheur commun diminuait d’autant le sien, et son surmoi, qui enregistrait le caractère collectif de la ruine, se radoucissait corrélativement.
Si on prend au sérieux l’effet thérapeutique de la crise sur H, on pourrait en déduire que dépenser au plus vite tout notre argent (s’il nous en reste) nous rendra plus heureux en affaiblissant notre surmoi. De plus, on nous dit que consommer contribuera à la relance de l’économie, alors il n’y a pas à hésiter… Double remède.

Aglaé, Jeudi 22 janvier 2008

lundi 19 janvier 2009

La crise...américaine. l'Europe...un parc d'attractions.

Pour beaucoup de Français, la crise vient d’Amérique (Greenspan, Madoff : c’est de leur faute) où elle bat son plein et va y rester magiquement. Obama va sûrement la résoudre, s’il est bon, comme on le dit, mais on a peut-être exagéré. Tel le fameux nuage de Tchernobyl, le nuage de la dépression économique va contourner nos frontières, se reformer ailleurs en Europe et l’orage éclatera pour les autres. On ne voit pas la crise ici : pas de panneau de vente aux enchères sur les maisons comme en Amérique. On a beau répéter à ces optimistes invétérés les chiffres du chômage, le nombre des SDF… Tant qu’ils ne connaissent personne de proche qui est dans cette triste situation, ça reste lointain et abstrait.
Comme j’en entends beaucoup d’exemples, je ne peux guère me voiler la face. Un tel, architecte qui devait refaire trois agences BNP, se retrouve sur la paille parce que les banques ont coupé les fonds. Une autre qui vient de changer de job d’audit-comptable s’entend dire qu’elle doit licencier l’équipe qu’elle dirige. Fâchée qu’on ne l’ait pas prévenue au moment de l’embauche, elle décide de changer à nouveau de travail. Elle retourne voir le chasseur de têtes qui lui a trouvé cet emploi, pour qu’il lui en trouve un autre : « tout est bloqué depuis janvier, lui dit-il, personne ne bouge, on ne trouve plus rien ». Idem dans l’immobilier, rien ne se vend, rien ne s’achète. Lors d’un dîner provincial officiel, un préfet déclarait la semaine dernière à un conseiller régional qu’en mars les caisses de l’état seraient complètement vides…
Rien n’y fait, une part non négligeable de la société française, prise au piège d’un confortable fantasme d’invisibilité, semble paralysée dans une sorte de dénégation collective : tant que rien ne se voit, rien n’est réel et tout va bien.
Cela me fait penser à "Vicky Christina Barcelona", le dernier film de Woody Allen. L’Europe, l’Espagne en tout cas, y est montrée comme un parc d’attractions, à travers les lunettes (de soleil) de deux jeunes touristes américaines à Barcelone. Elles viennent, l’une, célibataire, y chercher des aventures amoureuses inédites, loin de la conventionnelle bourgeoisie de la côte est, l’autre, fiancée fidèle (seulement a priori), achever une thèse sérieuse sur la culture catalane. Les deux vont vivre, chacune à sa façon et avec moult délicieux tourments intérieurs, une liaison torride à trois (ou plutôt à quatre) avec un peintre déjanté et son ex-femme complètement folle dont il n’arrive pas à se séparer.
Le film est censé léger et drôle et on rit tout le temps, mais à la fin, on rit un peu jaune. Il est d’une ironie féroce. La morale (triste) de l’histoire est en effet qu’en matière d’amour, on peut et on doit tout essayer, mais que ça ne changera pas grand chose : à la fin, retour à la case départ, parce qu’on est terriblement attaché à son destin et fixé à des choix idiots. C’est une conception déterministe et donc terriblement fataliste du rapport au désir que nous présente Woody le moraliste (les Français l’adorent plus que les Américains qui boudent ses films : qu’ils se méfient, le prochain film sera tourné à Paris !). Les deux filles rentrent tranquillement à NY après leur été de vacances catalanes, bien bronzées, avec leurs photos d’un été européen brûlant, comme si elles revenaient d’un Luna Park que serait l’Europe transformée en Eros Center pour touristes friqués.
Donc si nous voyons l’Amérique comme le lieu d’une crise épouvantable qui ne nous concerne pas vraiment, il faut savoir que nous apparaissons en retour comme les habitants d’une sorte de Disneyland. Montesquieu avait déjà essayé de réveiller ses compatriotes au 18ème siècle avec "Les lettres persanes", en leurs offrant un regard du « dehors » assez cruel sur leurs petitesses (et leur gouvernement). Apparemment, le travail doit être repris d’urgence : courage Woody !

Aglaé, paris, le 19 janvier 2008.

vendredi 16 janvier 2009

Two Lovers (2008) de James Gray

Au début du dernier film de James Gray, Two lovers (2008), le héros, Leonard, un jeune homme fragile, tente de se noyer à cause d'un amour impossible. Incarné par Joaquim Phénix, il est le fils unique d’une famille juive traditionnelle de New York. Son père, blanchisseur, organise, avec un collègue plus riche, un mariage arrangé entre leurs deux enfants, Leonard et Sandra, qui scellera en même temps une alliance commerciale qui le tirera d'affaire. Leonard rencontre ainsi Sandra, une belle brune qui tombe amoureuse de lui et viendra lui proposer de coucher avec elle pendant que ses parents attendent au salon. Elle plaît à Leonard qui couche avec elle. Mais dans l’escalier de son immeuble, Leonard rencontre Michelle, une jeune femme blonde paumée et droguée qui vit une histoire assez sinistre avec un avocat marié. Il tombe amoureux d’elle ; elle cherche un ami, un frère compatissant. Double malentendu, dans les deux couples ainsi formés par la volonté des parents d’une part, par le hasard d’autre part. Leonard court après Michelle, Sandra court après Leonard. Leonard projette de partir avec Michelle qui ne supporte plus d’attendre son amant marié, mais celui-ci, l'apprenant, change d’avis et décide de l’épouser : elle laisse tomber brutalement Leonard. Cet épisode a lieu durant la fête du Nouvel an, chez les parents de Leonard, où Sandra est présente. La mère de Leonard (sublime Isabella Rossellini) a surpris le départ en catimini de son fils et lui fait comprendre calmement qu’elle sait qu’il reviendra. Leonard va errer sur la grève et, à nouveau abandonné, pense peut-être encore au suicide. 
Le dénouement, aussi simple qu’inattendu, a déçu nombre de spectateurs et de critiques par son aspect trop conventionnel, et par là même, énigmatique. Il tourne autour de deux objets insignifiants : un gant et une bague. Les gants ont été offerts à Leonard par Sandra, des gants fourrés cossus, symbolisant un idéal familial paisible et chaleureux. Leonard a acheté la bague, au-dessus de ses moyens, avec ses économies, pour l’offrir à Michelle. Lorsqu’elle le laisse tomber, il l’enterre rageusement dans le sable. Lorsque, triste, il se promène sur la plage, il revoit les gants, puis court impulsivement déterrer la bague et revient en courant chez ses parents pour l’offrir à Sandra, toujours à la fête du Nouvel an. La mère sourit, sans doute, elle savait.
Le dénouement pourrait donc paraître banal : le renoncement forcé d’un fils qui se range aux idéaux familiaux auxquels il avait vainement cherché à échapper, thème qui hante les quatre films de James Gray. Et pourtant, on sent qu’il s’agit d’une mutation subjective chez Leonard qui n’est en effet ni cynique ni obéissant. Quelque chose a profondément changé toute la réalité pour lui : il ne se résigne pas à Sandra mais la veut réellement.
Ces deux objets, le gant et la bague, trouent l’écran, comme on le dit d’habitude d’un visage ou d’un personnage de film. En fait, ils trouent l’écran du fantasme et incarnent une rencontre avec le réel pour Leonard. Le gant, c’est la prise en main par une femme « à poigne » mais enveloppante et chaleureuse comme sa mère ; la bague, c’est l’objet de luxe passé au doigt d’une femme à qui on « demande sa main », elle symbolise donc le choix d’une femme. Dans le film, la mutation du sujet repose sur la réunion, le recouvrement de ces deux objets (des objets a selon Lacan) alors qu’ils se présentaient jusque-là, disjoints, comme les pôles d’une opposition radicale qui divisait cruellement Leonard. C'est un artifice filmique qui déconcerte par sa simplicité, et pourtant de telles mutations subjectives arrivent réellement dans la vie (et pas seulement pour un mariage!). 
Aglaé, le 16 janvier 2008.

mercredi 14 janvier 2009

Gertrude (le cri), de Howard Barker à l'odéon

Hier soir j'ai vu Gertrude (le cri) de Howard Barker à l'odéon. Encore une histoire de mère, mais indigne cette fois ! Il s'agit d'une réécriture d'Hamlet, datant du début des années 2000, qui reprend chronologiquement les principales scènes d'Hamlet, de l'assassinat du roi à la mort d'Hamlet, mais avec de nouveaux personnages parfois et quelques variantes. Ainsi, il y a une seconde mère, Isola, celle de Claudius et du roi assassiné, qui est "une salope" comme Gertrude qu'elle hait et admire à la fois ; Ophélie est devenue Ragusa, bonne de Gertrude et épouse d'Hamlet ; Polonius devient Capestan, un serviteur qui arrange la garde-robe et les chaussures de la reine ; Fortinbras le duc de Mecklemburg. 
La pièce est centrée sur Gertrude, dépeinte comme une nymphomane qui couche avec tout mâle qui passe à sa portée. Lacan l'avait aimablement dépeinte comme "un con béant" dans Le désir et son interprétation (1958-1959), il s'agissait d'une métaphore, certes un peu crue, pour désigner un désir phallique qu'aucune satisfaction n'épuise, toujours au-delà du principe de plaisir qui cherche un équilibre plutôt tempéré. Comme le dit le "vrai" Hamlet de sa mère vis-à-vis de son père (acte I, sc 2), "Quoi! Elle se pendait à lui Comme si son appétit ne cessait de croître En se nourrissant..." Ce désir adultère et incestueux aplatit le désir d'Hamlet qui n'arrive pas à se venger et "contamine" sa relation avec Ophélie ainsi que tout amour possible. 
La Gertrude de Barker est dépeinte comme le "sexe", et excite tout le monde grâce à sa nudité généreusement exhibée. Comme personnage, elle manque de consistance. Elle fascine notamment Claudius par un cri spécial qu'elle émet au moment de l'orgasme et que nous entendons pour la première fois au moment de l'assassinat du roi (avec de la jusquiame dans l'oreille, comme si le cri métaphorisait aussi le poison mortel), lorsqu'elle fait l'amour avec Claudius sous les yeux du mourant puis sur le cadavre encore chaud. Pour Claudius, il s'agit de retrouver ce cri énigmatique de jouissance dont il pense que Gertrude le maîtrise alors qu'il ne fait que la traverser. Le cri reviendra au moment de l'accouchement de Gertrude d'une fille Jane conçue lors de l'assassinat, puis de la mort d'Hamlet, empoisonné en fait par une coupe offerte par Claudius mais tendue par sa mère, en toute connaissance de cause (en inversion par rapport à la pièce originale). On l'entendra encore au moment de la mort de Claudius qui cède la place à Mecklemburg qui se saisit de la reine et du trône. L'extase est ainsi matérialisée par le cri, comme essentiellement mortifère, et liée à la femme, supposée savoir jouir. 
En fait, je n'ai pas du tout aimé la pièce, bien que l'idée du cri ne soit pas mauvaise. N'ayant pas lu le texte, je ne peux savoir la part de la mise en scène de Corsetti dans cette impression de "too much" qui m'a assaillie : trop d'effets spéciaux, empruntés à l'art contemporain de Steve Mac Queen à un artiste argentin qui reflète le sol en miroir vertical de façon à ce qu'on ait l'impression que les gens qui rampent par terre se déplacent à la façon d'un thriller, sur une façade escarpée. Le metteur en scène en abuse largement, transformant la scène finale en cirque d'acrobates. 
Mais cette impression de "trop" vient aussi de la pièce : tout y est beaucoup trop explicite au contraire de celle de Shakespeare qui est si énigmatique que, depuis 400 ans, tout le monde, psychanalystes (Freud, Jones Sharpe, Lacan...) et critiques de théâtre, ont écrit dessus sans rien épuiser. Certaines phrases du texte original sont reprises sous une forme plate et répétitive comme le fameux "il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans les rêves de la philosophie" (I, 5) qui devient la répétition par un Hamlet débilisé du fait qu'il y a trop à comprendre et qu'il n'y arrive pas. Hamlet est présenté comme un idiot qui ne sait pas baiser et a peur de la pénétration. La problématique de l'acte de vengeance suspendu a disparu et il perd tout le chatoiement de langage qui le caractérise dans la pièce originale pour incarner une sorte de bouffon ridicule et sans intérêt. Toutes les pointes des dialogues sexuels si réjouissants avec Ophélie sont perdues au profit d'une lourde machinerie sexuelle assez vulgaire qu'on nous assène constamment. 
Tout aussi grave est la perte de toute la problématique du pouvoir et de la politique extérieure, si importante dans Shakespeare où Hamlet est détrôné après l'assassinat de son père et où Claudius a peur de lui qui le menace effectivement et essaie de le tuer. Chez Barker, Hamlet est le nouveau roi qui a succédé sans scrupules à son père assassiné et Claudius se moque de la couronne parce qu'il est tout obsédé par la jouissance de Gertrude, comme on l'a vu. Finalement, la pièce m'a davantage fait penser au film, génial et fondamentalement oedipien contre toute apparence, Crash de Cronenberg, où il faut faire jouir la femme (le mère) à tout prix, voire par les moyens les plus violents (les accidents érotiques de voiture) qu'à l'énigmatique Hamlet avec ses équivoques perpétuelles. 
Bref, cette lourde pièce manque les ressorts essentiels de la pièce originale ; la seule idée intéressante et nouvelle est celle du cri, mais elle est noyée dans un flot de significations à visée comique qui ratent leur cible. N'écrit pas Hamlet qui veut !
Aglaé, le mercredi 14 janvier 2009.

lundi 12 janvier 2009

Frozen Rivers, de Courtney Hunt

J'ai vu hier soir Frozen Rivers.
Très beau film, qui nous montre la réalité sinistre des Indiens qui vivent à la frontière des USA et du Canada, et qui, pour vivre sont contraints à des trafics d'immigrants clandestins, souvent des esclaves chinois qui vont travailler pour se "libérer" de leurs propriétaires qui les ont exportés. Les passeurs doivent leur faire traverser la rivière gelée, au péril de la vie de tous. Les paysages glacés sont la métaphore d'une vie dure comme de la glace.
Ce qui est intéressant, c'est que les "Blancs" sont logés à la même enseigne de misère que les Indiens : égalité par le bas, dans le malheur, comme l'héroïne, mère de deux gamins et mariée avec un homme "malade", un joueur qui l'a plaquée au moment de payer la maison (des maisons toutes faites qu'on amène en camion comme on livre un frigo). On est dans une zone de non-droit dès qu'on entre en territoire indien. Les Indiens sont sous la direction d'un conseil qui veille au bon ordre du trafic et les Blancs échappent à toute loi dès qu'ils y pénètrent. Le film nous fait traverser plusieurs fois la rivière gelée et trembler d'inquiétude à l'idée que la glace se rompe ou qu'il arrive quelque dispute grave entre les leaders des traficants, tous cyniques et armés. Il y a ainsi un suspense qui l'a fait comparer à un thriller par la critique. L'héroïne, jouée par une actrice au beau visage ridé, arrivera à acheter sa maison au prix de trois mois de prison pour trafic de Chinois d'une rive à l'autre, ce qui est moins cher payé qu'en travaillant légalement comme vendeuse dans un supermarché.
Il est dommage, cependant, qu'un scénario mélo double la dureté implacable du film et son immoralisme social salutaire, par une histoire à l'eau de rose, difficilement crédible.
L'héroïne blanche trafique en équipe avec une Indienne qui la guide (en échange elle fournit la voiture avce un coffre assez grand pour loger deux clandestins). L'Indienne a dû confier son enfant à sa belle-mère, faute d'argent. Au moment où la Blanche touche au but, elle préférera la prison pour laisser de l'argent à sa coéquipière, afin qu'elle puisse récupérer son bébé. Avec cet argent, sa maison sera achetée et logera les enfants de l'une et le bébé de l'autre.
Si on ajoute à ça une autre histoire de bébé clandestin gelé, jeté dans un sac sur la glace par moins trente degrés lors d'un passage, et que les deux femmes sauveront de la mort (on a du mal à croire qu'il ne soit pas congelé, à vrai dire, et d'ailleurs, c'ets présenté comme une sorte de miracle), le mélo est complet.
Les mères sont irréprochables, héroïques, se sacrifient sans mot dire pour une autre mère... Il est difficile de croire à tant de solidarité dans un monde de misère : un conte de Noël ?
Le 12 janvier 2009, Aglaé